S’écri-er/-Re – 2015

Avant-Propos

Rien n’est pire que de parler de soi, car on se connaît et qu’il est impossible de se cacher. Alors on fait des avant-propos et on se justifie.

La mise en place d’une écriture auto-fictive a été digne de moi : méthodique, pleine de détours et toujours trop rapide. J’ai d’abord commencé par un premier texte court, davantage tourné sur la pulsion – mortifère – et une sensation poétisée pour appréhender l’introspection. « Thanatos fait du tricot » est un titre que je voulais en décalage de son thème sombre, alliant l’élément de la pulsion et la métaphore du temps qui file, de la texture de la chair en tissu, jusqu’à la manipulation qu’est le symbole de la marionnette, personnage en jeu/je.

Je parle d’introspection car il s’agit de pénétrer dans la faille biographique et de la faire objet, sujet. D’apprivoiser un Je qui prendra sa propre existence en main. « L’amertume » est l’écrit principal qui résulte de ce workshop. J’ai conservé le phrasé poétisé qui est un outil nécessaire pour moi à la distanciation personnelle afin que la fiction puisse se laisser paraître. Le texte est la mise en scène d’un trauma de vie, l’absence et la désertion d’une mère, et la culpabilité d’une enfant en colère.

Je retiendrai de l’exercice le risque à la fois enrichissant et intense dans ce que produit la promiscuité de l’intime et de la rigueur. C’est à dire façonner un Je en dehors de soi, sans s’occulter. Une parade d’écriture qui oblige au lâcher prise, à se défaire de soi et se maintenir debout pour coucher la pensée. Je retiens le partage et la confiance de chacun d’entre nous, les émotions partagées sous nos oreilles bienveillantes.

*

1/ Thanatos fait du tricot

Le temps file et mes nerfs sont en pelote. Une heure que je tripote les tresses d’une écharpe écarlate.

L’aiguille énorme plantée dans ce cœur fait crisser, à chaque battement qui ralentit, la texture de la chair. Comme une poupée, elle subit le rite vaudou d’une décousue de l’esprit. À l’envers, à l’endroit. L’acte est une serpillière recueillant le sang poisseux, qui se vide, qui se remplit, qui s’étale. Une maille au dedans, une maille au dehors. J’essuie ma sueur au chiffon.

Longtemps, j’aimais être une petite marionnette. Pour la sensation lâche de ne plus dépendre de soi, d’être irresponsable et d’être le je d’une autre. Plus la peine de réfléchir, pas d’initiative. Simplification des maux de têtes. Pas d’angoisses irrationnelles. Le rationnel ce n’est pas de moi qu’il sortira, je ne suis qu’un instrument qui joue une musique inconnue dont je n’ai que faire. J’obéis et ne réfléchis rien.

Et puis un jour, le mouvement ne se fait plus, la fatigue de la manipulation use et ronge le bois des articulations. Une lutte de la pensée soudaine, contre le corps soumis. Et plus rien ne bouge, je refuse l’ordre, mon corps refuse l’inexistence. Une conscience de moi naît, je coupe les fils et m’en fait un tricot. Il m’en reste assez pour étrangler la main du dictateur ébahie de mon éveil. J’arrache les liens et les boyaux. L’épiderme pousse l’écorce au dehors. Je reprends la vie qui est la mienne. Et je bâillonne l’autre, je lui bande les yeux. J’entends le souffle qui s’éteint et le mien qui s’accélère. L’existence qui revient en courant, qui s’échappe d’un corps mutilé à présent pour envahir mes organes naissants. Dernier coup de sang, fatal, l’épée à tricoter transperce la poupée de chiffon, inerte et futile.

Je dénoue les nœuds au fond de ma gorge. Laisse enfin entendre ma voix. La haine s’effiloche enfin, je tire dessus pour l’entourer autour du cou de cet ennemi à présent muet. Je le laisse pendre à l’entrée de la porte, comme un avertissement à ceux qui confondraient les torchons et les serviettes.

*

2/ Pas de panique, c’est une image / L’amertume

Je suis née avec une balle dans le cœur.

Programmation précise. Jeudi, 14h05, 16 janvier 1992.

J’ai sensation que lors du grand voyage endométrique, ma mère s’est tirée dessus, pour mettre fin à la grossesse, sauf que c’est moi qui ait pris la balle. Cette balle qui s’est logée là, dans le carrefour de nos deux cœurs. Empoisonnement aux métaux lourds en suspension amniotique.

« Elle s’est tirée. »

C’est comme ça qu’on dit. C’est comme ça qu’on m’a dit. Et moi, j’ai été au bout, au bout de la phrase. Au bout de la douleur. Elle s’est tirée dessus.

La femme plein d’envie, magnifique, souriante, drôle et extrêmement intelligente a renoncé à être ma mère 8 ans plus tard. Il aura fallu 8 ans à cette femme pour se rendre compte de ce goût amer du plomb qui imprégnait son être et qu’enfin elle abandonne ses fonctions. Ce temps long pour se rendre compte que mon cœur avait assimilé ce corps étrange, qu’elle voulait étranger. Un poids trop lourd qu’elle a délaissé.

Elle ne veut plus être mère. Elle s’est euthanasiée la maternité. La balle que j’ai dans le cœur, c’est la sensation orpheline qui n’a rien à faire là, qui ne devrait pas être là. La sensation que je ne suis jamais à ma place. Cette sensation d’un membre de la famille fantôme. Pourtant, je n’ai pas perdue ma mère. Elle s’est perdue toute seule, et comme le petit Poucet, elle a semé des morceaux pour que je la retrouve. Ce morceau qui ne passe pas.

Une fois tous les deux mois, ou plus. Au restaurant. On ne se dit rien. On ne se retrouve pas, on ne se rencontre pas. On feinte la sensation conviviale dans un lieu où tout est malléable, digeste et absolument bien présenté.

C’est le début et je n‘ai pas de suite. Je ne suis pas au restaurant, je suis là, devant vous à tenter de vous raconter une faille que je ne veux pas regarder. C’est le début et je n‘ai pas de suite. C’est ce que j’ai envie de vous dire pour en finir. Pour ne pas poursuivre l’image qui se fait la malle.

Ça fait plus de dix ans que c’est le début et que je ne vois pas de suite. On s’évolue. De l’ovule fécondée à l’enfant abandonnée. Elle retrace dans sa façon de parler, notre parcours d’un début à maintenant, et moi je vois le trou entre les deux. Pour elle, ce trou n’existe pas. Il est comblé par son amour qu’elle déclare « indestructible », « inaliénable » et « inconditionnel » mais qu’elle se garde bien dans un appartement, et que je n’ai jamais eu la sensation d’avoir vu. L’illégitimité d’entrer dans ce lieu, dans cette vie, dans cet amour. Il n’y a pas de chambre pour ses enfants, il n’y a qu’une chambre d’ami, aménagée pour ma nièce de quatre ans. Une chambre d’enfant. Oui. Comme pour moi, il y a cet endroit d’ironie dans son espace de vie. Ce lieu est immortel car il n’a jamais été vécu. Condamné à rester tel quel, dans l’attente vaine. La tendresse et la patience en ricochets, une procuration par la fille de ma sœur – le rôle d’une grand-mère – et au fond de l’eau, trois enfances noyées dans les larmes, car la balle soudain se transforme en rocher accroché à ma cheville, je coule et j’observe le ciel à travers l’eau. Je suis trop lourde pour revenir, c’est le gros du cœur qui piétine les poumons, la pièce en trop qui manque, le poids du rien qui aurait dû, qui essaye d’être.

Je sens que chacun se débat avec sa désertion, je n’ai pas été une fille des plus accessibles. La culpabilité d’avoir fermé la porte, d’avoir refusé de décrocher le téléphone, d’écorcher un peu ma colère, de déloger la balle qui me rassure parfois. Savoir qu’elle est là, c’est aussi me dire que ce n’est pas pour rien que ça ne passe pas, que j’ai une raison d’être bloquée contre le mur. De refuser de sortir de cette pièce. Alors qu’Elle est derrière, patiente et consciente du mal qu’elle nous a fait, à elle, comme à eux, comme à moi. Qu’elle accepte de rester debout, en ligne de mire de la balle que je pointe vers elle quand elle aussi, se noie dans ses larmes, quand elle aussi a peur d’attaquer la paroi des regrets. Parfois, on gratte la surface, on cherche à démanteler les craquelures, mais chaque couleur qui fait son apparition est une nouvelle douleur. Et il faut un temps de nouveau indéfini, pour la définir. Daltoniennes devant des souvenirs ternies, impuissantes et lasses.

Retour au restaurant, à la recherche d’une saveur commune, renouer par la nourriture, lien originel d’une mère à son enfant. Détruire la sensation de faim permanente. Il y a ce manque. Il y a toujours un manque. Cette présence d’absence que j’aime entretenir, me persuader qu’il y a bien quelque chose, même si ce n’est pas là. Une petite chose, un petit truc, une petite balle, une graine qu’on a semé dans un fruit tombé trop tôt de l’arbre, qui ne mûrit pas, qui pourrit.

Un jour, on sera notre propre compost, et on sera ensemble. On se plantera, on fera à peine semblant et on fera ça bien. Car des fruits qui tombent, il y en a souvent. Des femmes qui poussent aussi.

*

Mademoiselle Louve écrivait au passé, réécrit au présent. Elle guérit.

Encalminée, la voile blanche dehors, les pensées noires dedans.

On écrit sur les autres. On raconte des histoires qu’on s’invente. On finit par y croire et on ne peut plus s’arrêter.

Puis, sans comprendre, tout se réduit. On est pris dans l’entonnoir de l’invention. Jusqu’à ce que le flux s’amenuise, vous réduise à vide. Qu’il n’y ait rien d’autre que l’air dans vos poumons, soufflant sur votre imagination. Elle est au sol, et attend la fin de la tempête de sable. Chaque grain prend son temps et vous ne savez plus comment le retourner, ce temps. Alors, on tente de reprendre sa respiration. De retrouver le goût des maux. De lire à nouveau le soir. Et de retrouver ce qui attendait, au sol, que vous vous releviez.

Encalminée. Sans eau, ni air. Juste cette sensation de procrastination devant un carrefour bouché. Vous vous sentez perdre foi en tout ce qui faisait déraison dans votre esprit, moteur de votre créativité. Vous cédez l’espoir de retrouver le tumulte des vagues, le ressac incessant de l’écriture. Encalminée, les voiles en flux tendus. Les nerfs à vif. Aucune énergie ne trouve bon port.

Et puis, un autre jour. Le vent se lève. La pluie tombe. Quelque part en vous, on en remet une couche, une louche gourmande qui remplit à nouveau le vase. Cela déborde. Avant de se terrir, vous retrouvez la force de faire pousser deux-trois pensées. Des fleurs qui dans leur cœur sombre, vous entourent de lumière.

Vous hissez vos couleurs. Les muscles épuisés de s’être tant abandonnés. Vous tirez en vous les cordes de la manipulation écrite. Et le marteau de votre détermination frappe, la musique se remet en route. Le sable s’évapore. Vous replongez dans votre océan. Il y a toujours de la vie en dessous. Vous buvez la tasse, le thé est infusé depuis si longtemps. Il va falloir retrouver la justesse des saveurs. Fleur après fleur, pensée après pensée, voile blanche après voile blanche. Touche après touche. Marquer à nouveau le silence de votre maladroite logorrhée. Bégaiement, balbutiement. La pensée est avide, et vous vous remettez en marche.

On dort debout, et on se lève. Pour se coucher sur la page.

Et on se raconte à nouveau des histoires.

***

Mademoiselle Louve met fin à l’hibernation

L’en-nuit

J’aime bien ce moment qui précède la nuit profonde.
Quand depuis la route, les étoiles parsèment le sol en éclairage domestique.
Avant les ampoules de l’espace.

Mais voilà, il faut éteindre les lumières, retourner aux écrans bleus et aux leds sans chaleur. Le soleil sur le bureau me fait à peine tourner la tête. Tournesol au plafond, du lit au salon.

Il faut produire et essaimer. S’oublier dans une lumière qui n’est plus la nôtre. Mais qui nous rend visible. Qui nous éclaire, disent-ils. Comme si le noir de la nuit nous était prohibé, comme si nos propres éclats ne feraient que nous briser.

Laissez nous briller dans l’ennui. Laissez nous dormir sans veilleuse.

***

Mademoiselle Louve ne veut plus travailler, ni déjeuner. Seulement oublier. Et puis, que ça fume.