L’appartement sans radio.

La voisine du dessus écoute la radio. Il aimerait pouvoir l’entendre davantage. Mais il n’a pas d’autres moyens que d’ouvrir la fenêtre que son appartement possède. Dans sa vie à lui, c’est l’appartement qui possède. Lui, n’est parvenu qu’à signer le droit d’y poser quelques revenus.
La voisine écoute la radio : « Ce qu’il ne faut pas confondre aujourd’hui c’est »

La casserole fait bouillir l’eau pour le café, il n’entend pas la fin de la phrase. Qu’est-ce qu’il ne faut pas confondre, le sucre ou le sel ? Confondre le sel de la vie et les miettes du ruissellement ?
Le café s’écoule dans sa tasse, le temps que la publicité pour une assurance annonce qu’elle « assure avec assurance ».


Cette fois, pendant qu’il plie le linge de la veille, il parvient à entendre un intellectuel socio-philosophe qui raconte que la vie c’est comme un potager et que nous sommes les agriculteurs de nos existences. Il a la sensation qu’on oublie l’épouvantail que les exploitants déposent au milieu des champs, planté de bois et de paille qui s’effiloche. Ces épouvantails en plein soleil, qui ne bougent jamais. Et que les oiseaux craignent, au cas où ils bougeraient.
Entre les piquets et les ailes pourtant, qui devrait craindre qui ?… Les légumes poussent, eux, ce n’est plus leur affrontement.


La journaliste tente une analogie entre récolte et croyance, mais il n’entend pas la fin. Il a ouvert le robinet de la cuvette. Il coupe toujours l’eau des WC, à cause de la fuite. Et les évacuations se mettent à trembler le temps que le bac se remplisse d’eau potable. Avant d’aller tirer les excréments plus loin. Le lavabo accueille ses mains glacées sous le jet d’eau bouillante qui tressaute.

Il ferme la fenêtre et entend la publicité concernant des promos « incroyables » pour un magasin d’aménagement de jardin. La porte s’ouvre sur ses pas qui rythment le balancement de la clé de l’appartement sans radio, mais avec une fenêtre. Et une énième journée de boulot démarre. Il est 5h. Paris s’éveille. Ses rêves s’envolent et son opinion se plante dans la tasse de café qu’il n’a pas fini.

*

Mademoiselle Louve ouvre ses fenêtres, sans claquer des portes.

Confit de coton en conflit de cocon.

Je ne me souviens plus. Je ne me souviens plus si vous vous souvenez.

Il y a quelques temps, quelques années – à partir de quand dit-on années, de combien dit-on quelques – j’ai écrit -respiration – un essai poétique -respiration- sur la vision restreinte -respiration- d’un monde sous contrainte -respiration- qu’est l’univers carcéral.

J’avais écrit qu’on mettait en place des ateliers « coloriages » pour permettre la concentration et l’occupation, avant même sa mise en place marketing des coloriages zen vendus à prix de privilégiés. Que le coloriage était efficace, telle une contusion de strangulation. L’illusion de pouvoir choisir ses couleurs, dans un contexte préfabriqué. Qu’aux enfants aussi, depuis toujours, on apprend à ne pas dépasser.

Des lignes bien grasses, bien noires. Que la créativité, c’est oui, mais seulement là où elle remplit la consigne. Respecter la frontière de ce qui est à faire ou ne pas faire, de ce quoi, de ce que quand, de ce que combien. Et pour combien de temps, et pour combien de gens, et pour quel type de justifications, et pour quel type de population, et pour quel type d’argent… Les nouveaux bords que l’on délimite d’attestations ; jusqu’où vont-ils ? De quoi sont fait ces nouvelles barrières sans pavés, sinon de l’argent invisible et froissé… Imposition d’un masque sans sourire, car il ne faut pas trop mentir, qui ne couvre pas les oreilles. Les cris du soirs ne sont pas les hurlements de la nuit et des matins où résonne le silence de ceux et celles partis sans-un-seul-bruit. Je ne peux colorer la colère des endeuillés. Il n’y a qu’une couleur pour ces brisés du cœur. Celle du sang qui tambourine au mur des tympans. Et qui ne prend aucun gant pour vous aplatir. Vous aplatir au sol, avec ceux et celles qui crient trop fort derrière masque et visière. Car ils n’en sont pas moins aveuglés ou bâillonnés. Vous maintenir à plat ventre avec ceux et celles qu’on tellement fait baisser les yeux, n’ont plus de garde, plus de bras, trop contorsionnés d’absurdités. Le monde d’avant était à l’envers. Le monde d’après nous retournera simplement sur lui-même. Comme un gant qu’on dépèce de sa peau. Comme une lingette qu’on retourne après un énième passage de poussière…

Je délaisse mes crayons sans relier les poings. Ma tête en pelote s’imbibe des nerfs en coton. Je ferme les yeux et les synapses colorent le fond de mes paupières.

Depuis le début du confinement, je me suis remise au coloriage. Et ça apaise mes crises d’anxiétés irrationnelles. Parfois.

Mademoiselle Louve colorie ses attestations pour sortir de ses gonds, pour aller voir ailleurs si j’y suis– nous y sommes.

Briser un coeur – Ariane Moffatt

Deux phrases plus loin, j’entends un « crac ».

Je me suis laissée briser le cœur, avec plaisir puis aigreur.

Après une grande tristesse sourde, est revenue l’insidieuse colère. Puis la fatalité des amoureuses spontanées, s’est installée en combustion acide. Elle s’est assise, et a entrepris de tout déchirer.

Phrase après phrase, images après images, lettres après lettres. Se découper, s’effacer. D’une gomme certaine et assurée. Habituée. Les dents serrées, je pousse les débris de coeur au coin de mes yeux. Il faut que j’opère avec rapidité. On m’a demandé de disparaître. La pirate que j’étais se change en sorcière, et d’incantations en sortilèges je change la réalité en illusions. Je métamorphose mes vérités en secrets.

Crac encore. Le bruit de la clef. Crac, il en restait encore un peu. Mes doigts piétinent ce qu’il reste à cadenasser.

Adieu, donc.