Encalminée, la voile blanche dehors, les pensées noires dedans.

On écrit sur les autres. On raconte des histoires qu’on s’invente. On finit par y croire et on ne peut plus s’arrêter.

Puis, sans comprendre, tout se réduit. On est pris dans l’entonnoir de l’invention. Jusqu’à ce que le flux s’amenuise, vous réduise à vide. Qu’il n’y ait rien d’autre que l’air dans vos poumons, soufflant sur votre imagination. Elle est au sol, et attend la fin de la tempête de sable. Chaque grain prend son temps et vous ne savez plus comment le retourner, ce temps. Alors, on tente de reprendre sa respiration. De retrouver le goût des maux. De lire à nouveau le soir. Et de retrouver ce qui attendait, au sol, que vous vous releviez.

Encalminée. Sans eau, ni air. Juste cette sensation de procrastination devant un carrefour bouché. Vous vous sentez perdre foi en tout ce qui faisait déraison dans votre esprit, moteur de votre créativité. Vous cédez l’espoir de retrouver le tumulte des vagues, le ressac incessant de l’écriture. Encalminée, les voiles en flux tendus. Les nerfs à vif. Aucune énergie ne trouve bon port.

Et puis, un autre jour. Le vent se lève. La pluie tombe. Quelque part en vous, on en remet une couche, une louche gourmande qui remplit à nouveau le vase. Cela déborde. Avant de se terrir, vous retrouvez la force de faire pousser deux-trois pensées. Des fleurs qui dans leur cœur sombre, vous entourent de lumière.

Vous hissez vos couleurs. Les muscles épuisés de s’être tant abandonnés. Vous tirez en vous les cordes de la manipulation écrite. Et le marteau de votre détermination frappe, la musique se remet en route. Le sable s’évapore. Vous replongez dans votre océan. Il y a toujours de la vie en dessous. Vous buvez la tasse, le thé est infusé depuis si longtemps. Il va falloir retrouver la justesse des saveurs. Fleur après fleur, pensée après pensée, voile blanche après voile blanche. Touche après touche. Marquer à nouveau le silence de votre maladroite logorrhée. Bégaiement, balbutiement. La pensée est avide, et vous vous remettez en marche.

On dort debout, et on se lève. Pour se coucher sur la page.

Et on se raconte à nouveau des histoires.

***

Mademoiselle Louve met fin à l’hibernation

L’en-nuit

J’aime bien ce moment qui précède la nuit profonde.
Quand depuis la route, les étoiles parsèment le sol en éclairage domestique.
Avant les ampoules de l’espace.

Mais voilà, il faut éteindre les lumières, retourner aux écrans bleus et aux leds sans chaleur. Le soleil sur le bureau me fait à peine tourner la tête. Tournesol au plafond, du lit au salon.

Il faut produire et essaimer. S’oublier dans une lumière qui n’est plus la nôtre. Mais qui nous rend visible. Qui nous éclaire, disent-ils. Comme si le noir de la nuit nous était prohibé, comme si nos propres éclats ne feraient que nous briser.

Laissez nous briller dans l’ennui. Laissez nous dormir sans veilleuse.

***

Mademoiselle Louve ne veut plus travailler, ni déjeuner. Seulement oublier. Et puis, que ça fume.

L’appartement sans radio.

La voisine du dessus écoute la radio. Il aimerait pouvoir l’entendre davantage. Mais il n’a pas d’autres moyens que d’ouvrir la fenêtre que son appartement possède. Dans sa vie à lui, c’est l’appartement qui possède. Lui, n’est parvenu qu’à signer le droit d’y poser quelques revenus.
La voisine écoute la radio : « Ce qu’il ne faut pas confondre aujourd’hui c’est »

La casserole fait bouillir l’eau pour le café, il n’entend pas la fin de la phrase. Qu’est-ce qu’il ne faut pas confondre, le sucre ou le sel ? Confondre le sel de la vie et les miettes du ruissellement ?
Le café s’écoule dans sa tasse, le temps que la publicité pour une assurance annonce qu’elle « assure avec assurance ».


Cette fois, pendant qu’il plie le linge de la veille, il parvient à entendre un intellectuel socio-philosophe qui raconte que la vie c’est comme un potager et que nous sommes les agriculteurs de nos existences. Il a la sensation qu’on oublie l’épouvantail que les exploitants déposent au milieu des champs, planté de bois et de paille qui s’effiloche. Ces épouvantails en plein soleil, qui ne bougent jamais. Et que les oiseaux craignent, au cas où ils bougeraient.
Entre les piquets et les ailes pourtant, qui devrait craindre qui ?… Les légumes poussent, eux, ce n’est plus leur affrontement.


La journaliste tente une analogie entre récolte et croyance, mais il n’entend pas la fin. Il a ouvert le robinet de la cuvette. Il coupe toujours l’eau des WC, à cause de la fuite. Et les évacuations se mettent à trembler le temps que le bac se remplisse d’eau potable. Avant d’aller tirer les excréments plus loin. Le lavabo accueille ses mains glacées sous le jet d’eau bouillante qui tressaute.

Il ferme la fenêtre et entend la publicité concernant des promos « incroyables » pour un magasin d’aménagement de jardin. La porte s’ouvre sur ses pas qui rythment le balancement de la clé de l’appartement sans radio, mais avec une fenêtre. Et une énième journée de boulot démarre. Il est 5h. Paris s’éveille. Ses rêves s’envolent et son opinion se plante dans la tasse de café qu’il n’a pas fini.

*

Mademoiselle Louve ouvre ses fenêtres, sans claquer des portes.