Monologue d’un frustré / Discussion frigide.

Ghost in the machine – Jimmy Durham

Mais qu’est-ce que je fous là bordel ?! J’ai rien demandé à personne. Je trônais gentiment du haut de mon sommet tout chatoyant à observer le petit peuple déambuler, m’observant du coin de l’œil, envieux, désireux d’apporter un peu de luxe dans leur quotidien morose. Jamais je n’aurais pu prévoir ce qui m’est arrivé. Comment peut-on descendre si bas ? Se retrouver dans une situation aussi humiliante, si gênante ? J’avais une fonction, un rôle ultime et indispensable dans la vie d’un être humain. La vie ne peut être envisagée sans ma présence. J’exerce sur l’espèce mortelle et humaine une sorte de domination. Je suis à la base d’un culte, d’un besoin, d’une idolâtrie. Certes, oui, je repose sur les lois de la consommation. Mais je suis l’antre d’accueil, je suis la porte ouverte à l’abondance. JE suis un frigidaire ! Et sérieusement, qui aurait pu croire que je me retrouverai dans cette position ?! La porte coincée contre le postérieur d’une nana en pierre ? Ils sont venus en pleine nuit, rôdant près du rayon électroménager, et ils ont tout découpé. Je me suis retrouvé la tête en bas, trimballé comme un vulgaire paquet. Dérobé, enlevé et humilié.

Au fond du camion entré télés et porcelaines, on s’était bien vite senti serré. Des vols successifs, ça n’a cessé de se remplir en plusieurs heures. Et encore, j’étais pas arrivé dans les premiers. Au bout d’un moment, il fallait bien accepter son sort. Mais là je craque, c’est quoi ces binômes ? J’aurais préféré me retrouver avec le tableau nature morte, au pire ! Histoire d’avoir des points communs. Je visais la chaine hi-fi Sony, elle semblait avoir de la conversation. Et maintenant quoi ? Je me retrouve ficelé à une statue gréco-romaine hautaine qui refuse de me parler. Apparemment ils l’ont récupérée dans une collection privée quelques heures avant moi. C’est le Vélasquez qu’a vendu la mèche. Il aurait tout vu. Elle fait partie d’un ensemble de neuf statues qu’il paraît, sauf qu’elle est la seule du groupe à s’être retrouvée dans la même galère que nous. C’est un comble tout de même d’être une statue à effigie humaine et de pas être foutue de sortir deux ou trois mots de dialogue, c’est vrai, tentons de rester courtois ! Je sais pas pour combien de temps on est coincé là alors il serait temps de chercher à meubler. J’ai un petit creux, pas vous ? Ce manque de sociabilité jette un froid. Et question fraicheur, je m’y connais.

Le réfrigérateur et la statue grecque. Le Vélasquez avec la chaîne hi-fi Sony. Un téléphone portable dernier cri ficelé à un œuf en porcelaine. C’est quoi, un concours des couples les plus insolites ? Le truc qui m’agace au final c’est que je me suis retrouvée avec la muette. Chacun semble avoir trouvé un objet de conversation, et ma partenaire s’obstine à garder le silence. Je l’impressionne sans doute. C’est pas tous les jours qu’on se retrouve confronté à l’emblème mondial de la nourriture de luxe. Etre une statue est bien inutile en soi. La décoration n’a jamais nourri son homme, ça c’est une certitude. Avec cette histoire de binômes forcés, je ne peux même pas lui proposer un verre, histoire de dérider la situation. Mais quel silence ! C’est bien tendu tout ça. Une corde ça n’aide pas à créer de lien concret. Ils auraient pu au moins me la passer au cou, histoire qu’on en finisse. 

21/10 « Ecrire sur l’art » – Mademoiselle Louve

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