Relique de ruines.

Tannhaüser – Anselm Kiefer

Relique de ruines

Comme un mille-feuilles indigeste, comme un bouquet funèbre, comme un sapin de Noël abandonné, comme un feu de camp d’infortune. On se demande d’abord qui se mêle de qui, la branche de la page, la reliure de l’épine.

Et puis on voit.

L’amoncellement sculptural devient détritus, déchet, jeté à la dérive, désespéré. Et puis on a peur que tout se renverse, là, devant nous, sous nos yeux, à nos pieds. On n’ose approcher, on ne veut pas ébranler l’émotion instable. Impuissant face à ce déséquilibre qui nous intrigue, qui nous interpelle. On attendrait presque la chute, qui, on le sait, finira par arriver. On voudrait aussi ouvrir ces livres, découvrir les secrets de ces étranges grimoires. Quelle sombre Histoire est-elle cachée dans ces sous-bois de branchages et d’écorces féeriques ? Entre livrets de suie et encyclopédies d’argile, le mystère semble s’épaissir. « L’Histoire pour moi est un matériau comme le paysage et la couleur » Anselm Kiefer.

Et puis on comprend, en un éclair : La mémoire mise en danger sous des tonnes de matière, de plomb et de bois. Incendie des idées, moisissures des pensées. Ce ne sont décidément pas des déchets, tout ceci répond à des règles précises, à un désir sensé. Un seul matériau : le bois, deux temps : « naturel » et « réalisé », réunis en un seul instant d’acrobatie poétique. On s’approche mais on change de point de vue, on regarde autour de soi, et de nouveau l’inquiétude. On sent presque la sciure, le bois brûlé, la cendre qui étouffe la voix. On pense d’abord que tout peut s’évaporer, comme ça, d’un seul coup. Et puis on se surprend, à vouloir défendre ces bouts empilés. Comme on le ferait avec un être aimé, pour une cause sacrée. Ces morceaux de quotidien deviennent un totem, un autel précieux. Et puis on s’implique, on épie, on protégerait presque de son corps les visiteurs indélicats, insolents. On guette l’allumette.

Autodafé.

On le murmure comme une formule, comme un secret. Tout s’embrase soudain, les restes du foyer s’animent, on est épouvanté, fasciné de la vision que l’on s’est révélée. Les nuances de gris deviennent des nuances de rouges flamboyantes, meurtrières, incendiaires. Le choc se consume et l’image reste plantée dans la rétine. Comme un avertissement. Comme un rappel d’une mémoire oubliée, d’une croyance ternie d’obscurantisme. Comme un palimpseste de voix du passé, sur le point de fleurir à nouveau. 

12 novembre 2013 – « Critique d’art, critique littéraire » – Mademoiselle Louve

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