Au moment de la réflexion d’un titre.

***

À cette heure-ci, les personnages félins accompagnant la protagoniste fixaient de leurs pupilles jaunes cette même protagoniste s’affairer autour d’une boîte de pâté pour chat. Conformément aux éléments comportementaux constitutifs de leurs fonctions : ils miaulaient. Elle leva les yeux au ciel, cherchant à croiser celui de la narratrice qui souriait de ce fond sonore agaçant. « Tu le sais que t’es une sadique, hein ? »

Sérieux, le cliché de cette scène… Une étudiante donnant à bouffer à ses chats dans un 22 m² ! Elle avait pas d’idées ou son but était juste de décrire la médiocrité monotone d’une vie simple ? Je sais, moi, ce que veut le public, il veut du vacarme, il veut du spectaculaire, de l’aventure. Il veut voir une vie que personne ne vit.

Comme chaque jour, la protagoniste commence sa journée par un café, une cigarette et un va et vient entre un carnet de comptes et son ordinateur. Machinalement, l’habitude a gagné sa main, ses yeux, ses réflexes mentaux. Elle consulte ses tickets, ses reçus, ses factures. Elle note scrupuleusement les chiffres, les notes, les sommes, elle observe son compte en ligne, vérifie les provenances, les dates, les virements en cours, les chèques pas encore encaissés. Cela lui prend environ cinq ou six minutes. Le temps d’un café, le temps d’une cigarette.

Mes charges fixes sont d’un montant clair : 345 euros de loyer, moins l’APL de 170, 24 euros: 174,76. 47 euros par mois d’électricité, 6,80 euros d’eau. À raison de 5 euros par repas. 5×2,5 (oui le petit déjeuner n’est qu’un demi repas) : 12,5 euros par jour, c’est-à-dire 87,5 euros par semaine pour se nourrir. Environ, parce que oui, tu ne manges pas vraiment tous les jours et un restaurant entre ami peut faire gonfler la dette de l’estomac. 19,90 euros de forfait téléphone. 498 euros de frais d’inscriptions à l’université. 25 euros par mois de dépenses diverses environ (livres, dvd, cinéma…) En périodes de soldes, y a des centaines d’euros qui volent en éclats de tissus non-indispensable. Bref, pour tout cela (environ 622,94 euros par mois), le crédit étudiant était inévitable. Au vu de la situation limite de mes parents. Limite car pas assez catastrophique pour m’accorder le droit d’Etat, la Bourse et pas assez aisée pour se passer du service bancaire financier. Environ 14000 euros pour étudier, manger, boire, écrire, rêver, sortir, me laver … pour vivre. Quel goût de luxe qu’une vie de deux ans à 14 000 euros !

Une cohérence temporelle se cadre sur la vie des personnages. L’horloge au mur rythme l’environnement sonore d’un clic-clac régulier, digne d’un métronome, dans un va-et-vient bruyant. Notre protagoniste lève les yeux vers ce métronome et s’alarme. Il est temps de confirmer sa présence au monde, son statut social, sa raison d’exister à l’univers. Se rendre à la fac. Il est intéressant de voir que ce statut social aussi simple et évident qu’est celui de l’étudiant requiert d’une logistique complexe. Nous l’avons constaté plus haut avec l’aspect financier. Celle-ci est participative des autres statuts que l’on rencontre habituellement dans une vie : celui du « parent », du « professeur », du « banquier », du « propriétaire », du « voisin » et évidemment celui du « chat d’appartement ».

Il est trop tôt pour être en retard. Il fait nuit, il fait frais. Ah merde, j’ai encore failli marcher dedans. S’ils pouvaient nettoyer les rues, non mieux, s’ils pouvaient ramasser et s’occuper de leurs chiens correctement. Ils sont pas seuls au monde. Chacun pour soi, oui, mais on est tous enfermé sur cette planète, alors faites un effort. Sinon on va vraiment finir par s’entre-tuer. Café ? Bien sûr, il nous reste quinze minutes avant le premier cours. J’vais lui payer ce sera plus simple, elle aime pas réclamer, et moi non plus. Un café, c’est con, c’est quarante centimes à la fac, trente-cinq centimes à l’école, un euros et trente centimes dans un bar. Ce ne sera que mon deuxième en deux heures. C’est rien. Je tiens bon, je garde les yeux ouverts. Oui, bonjour, salut, oui, et toi ?

Dans une salle relativement froide, d’une température ambiante de vingt-deux degrés Celsius, les éléments personnages relatifs au statut d’étudiants prennent place sur les chaises rigides face à un mur orné d’un grand tableau blanc. Il est 7h55 et la salle de classe se remplit doucement d’élèves qui s’installent de façon disparates dans l’espace clôt, avec une majorité d’assises vers les places du fond. La pièce sent le café et le sommeil, de légers relents d’odeurs de cigarettes se font sentir avec la dernière vague d’étudiants pénétrant à l’intérieur. Une calme rumeur s’installe, l’ambiance sociale se meut peu à peu pour atteindre une stabilité de conversation simple. Sommeil, rêves, cauchemars, amourettes, cours de la veille, nourriture, films et livres : voilà les principaux sujets de discussions qui ont lieu à 8h02 pendant l’attente du professeur.

Je suis pas prête pour ce cours, je suis pas prête pour cette journée, je suis pas près de me réveiller. Je suis encore dans ma promenade nocturne, celle qui épuise sur l’oreiller, celle qui m’empêche de me reposer, même les yeux fermés. Oui j’ai bien dormi, et toi ton café est pas trop sucré ? Toujours en retard cette prof. T’as préparer le texte ? Mouais moi un peu, j’ai noté deux trois axes à réfléchir. Mais bon. J’vais pas trop l’ouvrir, j’ai rien à dire d’intelligent aujourd’hui. Je préfère le silence qui sait faire l’intelligent. Le silence, il sait faire le malin. Oui on mange ensemble si tu veux. Non t’es bien coiffée. Si si, j’aime bien ton pull, c’est original. Non c’est horrible, c’est quoi cette couleur, elle a le droit d’exister cette couleur ? Y a pas une loi contre le mauvais goût, pire, contre la vente du mauvais goût en forme de laine ?

À l’arrivée de l’entité d’autorité, c’est-à-dire le professeur-intervenant-maître de conférence, les éléments soumis, c’est-à-dire les étudiants-élèves-ignares-simplets-curieux-intéressés-auditeurs, s’organisent à la manière de musiciens à l’arrivée d’un chef d’orchestre. Attentifs, silencieux et

Me fait pas rire ! Silencieux ? Entre les cliquetis des portables, les cliquetis des touches de clavier, les cliquetis de celles qui se rongent les ongles, les reniflements bruyants – genre le même bruit qu’une page qu’on déchire – et ceux qui chuchotent leurs suites de conversations inutiles, on n’est NI silencieux, NI attentifs.

Certains suivent le cours, on peut entendre le léger bruit des stylos égratignant le papier. Dans un même mouvement de la lignée du mimesis, les personnages étudiants transposent une locution orale vers une inscription manuscrite ou numérique selon le matériel à leurs dispositions. Notre personnage principal rapporte des citations sur papier que son oreille droite capte dans l’enceinte de la classe et dans le même temps, aligne images et symboles sur son ordinateur sur un fichier « création en cours », avec pour type d’extension de fichier le « .doc ». Elle soupire silencieusement, régulièrement, aussi régulièrement que le métronome du début de l’histoire. L’image comparative et métaphorique du métronome semble se prêter pertinemment au quotidien du protagoniste.

Tic-tac, le temps qui passe, tics et tocs et tacs, ça s’en va et ça revient. On n’y peut rien. Les aiguilles transpercent le temps d’un tatouage infiniment renouvelable. D’habitudes en réflexes journaliers, obsession compulsive d’une vie simple : manger, boire, dormir. Evacuer. Manger, boire, dormir. Evacuer. C’est drôle cette sensation d’être fatiguée d’être fatiguée. C’est aussi inutile que l’envie de vivre. Si on a pas envie de vivre de toute façon on a pas le choix, il faut bien vivre, c’est comme être assis devant un plat que l’on n’aime pas lorsqu’on meurt de faim, on peut rechigner un peu mais faudra bien manger à un moment ou à un autre. Avoir envie de mourir ça c’est être actif, il faut le faire au-delà de l’envie.

Une agitation tranquille gagne les éléments étudiants au bout de trois heures et cinquante-quatre minutes. Plus que quelques instants avant la fin du cadre socio-éducatif du cours universitaire. L’attention se relâche peu à peu et chacun des éléments scrute sa montre, son téléphone portable. Plus que quelques secondes. Déjà certains s’extirpent de la pièce, d’autres rangent lentement leurs affaires. C’est le chef d’orchestre qui donne le signal pour les applaudissements des chaises et des tables. Tout le monde se retire, petit à petit. L’appétit des estomacs guide les personnages dans l’architecture de la faculté, direction cafétéria, restaurant universitaire, sandwicherie, studios aux plats réchauffés.

Je suis très surprise, voire même carrément choquée des prix… Sont cons sciemment de proposer un pauvre sandwich pain de mie-jambon-beurre au distributeur à deux euros, un panini froid à deux euros cinquante centimes alors que ça coûte à peine deux euros de se faire à manger convenablement avec féculent et viande compris ? Régime des deux pièces oblige, je rentre chez moi me faire chauffer une soupe, ou juste un thé. Je veux du chaud. Il fait tellement froid en ce moment, dans les rues, et entre les gens, surtout entre les gens.

Le lecteur, l’héroïne et moi-même retournons à la première scène, celle de l’appartement étudiant. La protagoniste revient au départ. On distingue rapidement le schéma de l’intrigue, oui, il semblerait que cela soit une sorte de cercle, un cycle monocorde sur lequel se balancent des actions ménagères simples. Obéissant à un rituel des plus banals, notre personnage, range ses clés dans une boîte à l’entrée. Elle se déchausse rapidement, dépose son manteau, son écharpe, son bonnet. Laisse son sac s’étendre sur le clic-clac défait. Elle met en route la bouilloire, casse un demi sucre dans une tasse, allume l’ordinateur fixe, une playlist musicale se met à battre dans l’air. Elle choisit son sachet de thé, il n’y a que deux choix : vanille ou fruits rouges. Elle allume une cigarette. Elle empoigne l’un des trois romans qui jonchent le bureau et s’installe, adossée à ses deux oreillers.

Je lis, je fume, je bois, je mange, j’écris ce qu’on me demande et parfois même je ris, je sais que je peux rire. Je suis en état d’attente. J’attends. Toute la journée j’attends que quelque chose d’incroyable m’arrive. Et le plus incroyable est que je continue de vivre aussi simplement et extraordinairement que possible. Pendant longtemps j’ai cherché un sens à ma vie, quelle ironie, quel cliché ambulant, bref, pendant longtemps j’ai cherché un sens à ma vie, et j’ai fini par voir que j’avais déjà fait mon « petit bonhomme de chemin » et qu’il grandit pas sans moi, je suis obligée de faire un pas devant l’autre. Je peux pas vivre d’amour et d’eau fraiche, alors je vis de cafés et d’émotions. Je m’invente pas une vie, c’est elle qui s’invente autour de moi et j’ai qu’à tirer les ficelles. 24 ans, 8760 jours, 210240 heures, 12614400 minutes, 756864000 secondes, 756864001 secondes… La vie est longue, une longue suite de chiffres, de calculs insensés. C’est peut être ça le but des chiffres, non pas de rationnaliser ton univers mais plutôt de le rendre impalpable, sans sentiments, sans sens. Remplacer des lettres par des chiffres c’est peut être ça la clé. A-m-o-u-r deviendrait 1-13-15-21-22. 113152122. Ca fait moins peur écrit comme ça.

Elle écrase la deuxième cigarette au fond du cendrier dessin-animé qu’un autre personnage a dû lui offrir quelques histoires auparavant. Les chats sont collés à elle et ronronnent, elle tourne une énième page du roman qu’elle tient d’une seule main, les pages sont tenues par son pouce et son auriculaire. L’image est tendre à l’œil et à l’oreille. Son portable sonne d’un petit bip bref. Un SMS. Elle l’attrape d’une main, pose le livre sur son ventre, elle observe et semble lire quelque chose sur l’écran. L’héroïne ferme les yeux, jette son téléphone à ses pieds. Des personnages secondaires, aqueux, coulent sur les joues du personnage principal.

***

Texte de création Mademoiselle Louve, Décembre 2013, pour l’atelier « Ecrire » – L. Limongi. Librement inspiré de BS Johnson – (Christie Malry règle ses comptes) et Hélène Bessette – (MaternASuite Suisse).

Publicités

Un avis sur “Au moment de la réflexion d’un titre.

  1. Un texte prenant et touchant… J’ai particulièrement aimé :

    – la réflexion sur l’envie de vivre et l’envie de mourir ; le pire étant l’absence d’envie (car quand on a envie de mourir, au moins il y a un désir, un but…)

    – le jeu sur les nombres, qui ouvre et ferme le texte. C’est sûr que « 113152122 », c’est moins angoissant qu’un mot dont les champs s’étendent à l’infini dans toutes les directions… Mais « God is a number you cannot count to » (Marilyn Manson, Posthuman)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s