Stabilité compulsive d’instabilités chroniques

Quand j’étais enfant, je pensais qu’on pouvait, qu’on devait se créer sa place en fonction d’un manque trouvé. Qu’on finissait bien par tomber dessus, ou plutôt dedans. Qu’elle surgissait d’un malaise ambiant, qu’il convenait à nous seuls de régler.

Un peu comme, et c’est ainsi que cela a commencé, dans les files d’attentes aux supermarchés. Je me suis mise à vouloir ranger, absolument, les boîtes de chewing-gum ou de bonbons qui étaient mal placées à force d’impatiences, d’hésitations, de caprices, d’envies et de refus, de rejets, de renoncements. Au départ, j’avais la sensation de rendre service, dorénavant je le fais sans y penser. De l’occupation, cette manie est devenue une habitude, puis un rituel, puis un besoin irrépressible, une nécessité, un réflexe, un énervement, un agacement compulsif d’agencement. Chaque chose à sa place. Très vite, aussi, j’ai noté que ce comportement servait de focalisation pour ceux qui derrière moi, nous, souriaient en coin. J’occupais le temps. J’animais l’attente. On n’y prête peu attention, mais ce sont des endroits à haute-tension probable ces files d’attentes à la caisse. J’ai toujours eu l’impression de canaliser les ondes électriques qui cherchaient à s’entrechoquer par mes gestuelles étranges.

Le compartimentage des émotions. En boîtes. En agencement. En cases. En grilles. En ordre alphabétique, numérique, thématique, empathique.

Aujourd’hui réaménager la cuisine. Fort efficace contre la déprime. Demain catégorisation de la bibliothèque par genre. La semaine dernière c’était par préférence mensuelle.

*

27 avril 2014 – Mademoiselle Louve

Publicités

2 commentaires sur “Stabilité compulsive d’instabilités chroniques

  1. Juste. C’est tout à fait toi, déjà, et parce que je t’ai déjà vue faire et que j’ai été témoin de la scène, c’est criant de vérité. Les mots collent à la réalité et soulèvent bien des choses.
    Dans le style, j’aime beaucoup le dernier paragraphe surtout. (Dans les faits, un peu moins. T’as pas répondu à mon « et toi ça va ? » par texto il y a quelques jours. J’ai supposé que tu reviendrais me donner une réponse quand tu le voudrais, quand tu aurais retrouvé tes habitudes. Tu ranges tes bouquins, moi je croule sous ceux que je dois lire en quatrième vitesse, mais je pense qu’on doit pouvoir trouver quelques minutes pour papoter. Les noms sont bien rangés dans le répertoire de ton smartphone ; tu devrais trouver le mien facilement.)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s