Aigreur de courtoisie

Bon ! Et toi là, tu te décides ? Trois minutes que tu es là, à trembler comme une feuille, au-dessus de nous, je ne pense pas que ce soit le choix de ta vie. Le nôtre, à la limite. Plus vite la décision sera prise, plus vite je retournerai à fond de cale.


C’est vrai, je me perds un peu dans la masse, et je n’ai pas un physique facile. Je suis quelqu’un de froissé, de froissable. Susceptible. Je n’ai le goût à rien, le goût de rien. Ma vie est une routine triste, humide. Même pas le luxe d’une marque déposée. Anonyme, sans saveur.

Tout a commencé et commence de la même manière. Principe de la routine me direz-vous. Je me retrouve déversé dans le flot de mes semblables glucosés. Notre tâche quotidienne consiste à divertir, à égayer un instant de solitude, à crépiter sous la langue, à coller entre les dents, à teinter d’enfance un comportement trop sérieux, à combler du vide.

Généralement, celui de l’estomac. De la gourmandise, aussi, parfois. De l’ennui, souvent.

Notre travail est ce qu’on appelle de la pure courtoisie. Je vous l’avoue, je n’y suis pas encore parvenu. Ce n’est pas un manque de volonté. Je fais ma part du travail, chaque jour. Revêtu de mon costume d’apparat, jaune orangé, je présente mon meilleur profil, le droit, pour illuminer un regard et contenter le client, passager de ce bateau.

Oui, je travaille sur un bateau de plaisance, je dirais même, de tourisme. Deux fois par jour, matinée et après-midi, trois fois le week-end. Au Havre. Des mois que ça dure. Ouais. Et je n’ai pas eu la moindre évolution de ma place. Je suis toujours dernier, celui que personne ne voit. Il y a sûrement un problème avec mon uniforme. Ou alors je n’arrive pas au bon moment de la visite. Le concept étant toujours le même, je fais mon entrée avec mes collègues après une heure de présentation des environs, une fois que les embarqués ont digéré l’ensemble des informations relatives au port et à son fonctionnement. Pour remotiver la concentration par une saveur sucrée.

Sûrement parce que, je l’ai lu quelque part, l’attention se perd au-delà de 45 min. Surtout chez les enfants, notre cible principale.

Le port de plaisance, la raffinerie, les paquebots, les containers, les spreaders, les portiqueurs, les paquebots, des chiffres, des chiffres, les paquebots, des coucous aux autres êtres humains à bord d’autres navires plaisanciers, le moteur du bateau, l’écume dégagée par le moteur du bateau, la plage vue de là, la ville, la plage vue de ci , le large, toujours le même.

Il nous est déconseillé d’intervenir durant le passage à la raffinerie, les odeurs déconcertent les passagers, ils ne sont plus très attentifs à autre chose que leur estomac en proie à l’asphyxie et aux vagues qui le tourmentent. Ils nous rejettent. Notre intention a beau être des plus généreuses, on ne fait que renforcer leur malaise en perturbant leur focalisation, qui lutte contre le mal de mer. Pourtant, il nous arrive de devoir intervenir plus tôt, car notre action peut parfois soulager les plus démunis. Une distraction efficace pour quelques esprits qui, en quête de conversation, nous investissent à pleine bouche. Une douceur au cœur pour préserver la nausée. Un remède contre les chutes glycémiques, contre les flux gastriques amers.

Mes collègues aux fruits sont les plus demandés, et souvent les premiers partis. Quant à moi, je crois que mon destin de caramel est de rester au fond du panier. Je ne sers à rien d’autre qu’à mettre les autres sucreries en valeur. Ma courtoisie doit se limiter à cela, je suppose. Rendre la vie moins dure sous la dent. Mais pas trop. Plaisant, n’est-ce pas ?

Je n’en peux plus de ces ressacs, ces énièmes remous qui m’enfonce au fond du panier. Je disparais sous chaque mouvement de pas, de balancier du bateau, de vague prise à contre-courant. Je m’efface. J’en ai marre, de ces crissements de papiers, ces poignées qui m’évitent, me prennent, me jettent, qui brassent, brassent, brassent, brassent…

Génial, maintenant il pleut. Manquait plus que ça, un petit crachin pour égayer cette journée de plus en moins à passer.

Mais, mais, mais, qu’est-ce que, qu’est-ce qu’il fait celui-là ? Tu t’es planté de chemin, les fruits rouges c’est à gauche, et ceux à l’orange sont tout en haut. Non. Non ? Il est sérieux ? Il est sérieux. C’est pour aujourd’hui ? Vraiment ? Si on m’avait dit, je me serai arrangé mieux que ça. Mes coins sont tout plissés. Il me saisit, vraiment, c’est pour maintenant, avec ses mains tremblantes, chaudes, moites : si je me la jouais romantique, je dirais qu’il pourrait me faire fondre.

Oh ! L’écœurement.
Un vieux. Ridé. Pâteux. Édenté ???

Oh, non ! Pitié. Pas aujourd’hui. Finalement, non. Pas ça. Rhabillez-moi. Remettez-moi au fond. Du crachin au crachat, du ronronnement vague du moteur aux remous gras de bave ; je crois que je vais vomir…

Et il mâche, mâche, mâche, mâche, mâche, mâche…

*

Mademoiselle Louve – Visite portuaire /Workshop Frédéric Ciriez – Mai 2014

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2 commentaires sur “Aigreur de courtoisie

  1. Sujet très très loin de moi qui fait que je ne touche pas trop à la pizza (désolée).
    Le style est très différent de d’habitude.

    Et ♥.

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