Les inespérés.

Une ombre nuageuse perçait du ciel, deux rayons lumineux au travers des nuages : Zeus, dieu des dieux, veillait et scrutait le monde des hommes. Depuis le haut de l’Olympe – territoire si pur qu’il en était stérile – il contemplait la vie se passer de lui, en dessous de ses pas voluptueux et impériaux. Il ne trouvait aucun avantage à sa condition de divinité qui aurait pu compenser le vide de son cœur. La frustration et le manque rongeait son for enfoui. Un manque qui était apparu à force d’études, de rencontres fortuites avec les mortels. Les émotions, les sentiments, les imperfections, les hystéries, les chutes, les victoires, les petits rien, les grands tout, les « haut » et les « bas » de leur existence étaient parvenus à creuser plus loin dans l’âme du roi des cieux. D’une simple fissure, un gouffre avait pris place. Il avait le désir de ressentir, joie et larmes, désir et refus, agitation et paix. Il voulait vivre son corps, faire des choix. Il voulait une mortalité.

Il avait d’abord pensé que côtoyer les hommes, les femmes, les enfants, les consciences mortelles suffirait à le rapprocher de cet état d’être. Mais dans cette conquête d’humanité, il ne conforta rien d’autre que cet irrémédiable sentiment d’incomplétude et de vanité. Il avait pourtant perpétué la vie, créer des êtres uniques, nageant entre deux eaux de puissance et de fragilité. Malgré cela, le père des cieux ne semblait pas satisfait, ni rassasié de sa soif de vie. Les amours qu’il avait pu vivre avaient été plus fades les uns que les autres, avec une joie éphémère qui écœurait son esprit. Il avait renoncé à l’amour divin, Héra, maîtresse des foyers ne pouvait lui en offrir un semblable à ses désirs. Ne reposant que sur la colère, la jalousie et le désir de possession, de pouvoir qui animait les plus fervents de l’Olympe, cette rage céleste avait finit par lasser Zeus. Ce monde qui l’entourait lui paraissait bien trop emplit de dualité, il manquait d’équilibre. Il espérait qu’en trouvant une stabilité, il offrirai sérénité et répit à son propre mal être.

Bien trop obsédé par la vie du bas, il ne prêtait que peu d’attention à ce qui le recouvrait chaque nuit, au delà même des nuages, et des orages – ces jeux qu’ils maîtrisaient sans plus y penser. Il aurait dû. Car au dessus de ses angoisses régnait Léto, majestueuse et précieuse reine de la nuit. Fille des Titans stellaires Coéos – grand architecte du Zodiaque – et de Phébé – surnommée « La Brillante » – elle habitait les nuits sombres et profondes. De multiples nuits scintillantes qu’elle tentait d’organiser aussi bien que ses parents, prisonniers du Tartare depuis le Grand Affrontement. La solitude et l’absence de famille enfonçaient sa torpeur dans des gouffres toujours plus noirs que sa demeure. Si Zeus avait posé ses yeux ailleurs que sur le sol, et s’il avait tendu ses oreilles aux confins des temps nocturnes, il aurait entendu les soupirs de Léto, appelant à la clémence et à une présence.

Ce qu’il fit.

Une fin de nuit glaciale, ses yeux furent intrigués par des couleurs et des jeux de lumières inondant l’espace ; il vit les voiles de l’immense robe de Léto. Les humains avaient nommé ce phénomène « aurore boréale ». Ce spectacle envoûtant que les mortels interprétaient comme un cadeau de l’univers, une félicité exceptionnelle attestant de présages incroyables était la danse langoureuse de Léto. Elle berçait la nuit à son déclin, enchantant son sommeil de parures voluptueuses et miroitantes. Zeus fut charmé, émerveillé, et plus jamais son œil n’oublia la beauté du corps de Léto. Pour capter son attention, il fit de ses orages des préludes à ses chorégraphies. À eux deux, ils créèrent les plus somptueux couchers de soleil, paysages nuageux dignes de fresques rigoureuses. Le ciel était peint de leur art. Ce fut une harmonie telle que la foudre et les étoiles s’embrasèrent chaque soir, durant neuf mois.

Mais les dernières semaines connurent des nuits sans lune, et des journées sans soleil. Héra, femme et reine jalousait cette nouvelle conquête. Ni insolente, ni trop belle. Juste celle de trop. Apprenant qu’elle était féconde, elle fut humiliée. Impétueuse, elle conjura Léto à une grossesse éternelle. L’enfant ne verrait ni le jour, ni la nuit. La naissance ne pourrait s’accomplir sous les rayons du soleil ou sous l’éclat de la lune. Etant mère à jamais, elle ne serait plus l’amante. Une fois de plus, Zeus était déchiré, sans demi-mesure, sans nuances, sans dialogue. Juste le duel de ses envies ambivalentes. Le désespoir s’installa dans l’univers, un brouillard recouvrit quelques temps les cieux. Ni lune, ni soleil. De la peine coulait des nuages, faisant écho à l’agonie de Léto qui avait échoué sur l’île de Delphes, au plus loin d’Héra. Elle appelait à la délivrance de cette gestation sans fin.

Alors que tout semblait perdu, l’espace répondit aux plaintes de sa protectrice, il produisit l’impensable, l’inespéré. Zeus fut aveuglé, Léto éblouit, l’Olympe plongé dans les ténèbres rendit Héra impuissante. Le ciel se dégagea de toutes entraves. Il fit jour en pleine nuit, ou nuit en plein jour, les hommes crurent à une fin du monde. La Lune et Le Soleil s’unirent.

L’éclipse déchira les entrailles de Léto et permit l’accouchement tant désiré.

Artémis, la miraculeuse, naquit au premier passage de l’astre nocturne, un croissant laiteux lui ceignait le front ; princesse sélénite. Léto émerveillée ne prit pas garde à ses douleurs d’enfantement, au point qu’elle ne comprit pas les cris de sa jeune nouvelle fille en direction de son bas-ventre. Artémis tendit ses mains, ses bras déjà agiles et si sage qu’elle était,  aida à l’accouchement de son frère. Apollon, l’inattendu, illumina le jour et ouvrit les yeux sur le dernier passage de la lune, sa chevelure solaire coiffant son visage d’une allure royale.

Deux enfants, une dualité dans un seul sang. Gardien des deux temps, ils étaient garants de l’équilibre des maux. Nul conflit entre eux, ils se devaient la vie. De tempéraments complémentaires, ils soutiendraient la balance humaine. Déesse de la nature, de l’accouchement, elle était une vertueuse protectrice et chasseresse, Artémis était la plus juste dans le maintien de l’harmonie naturelle des choses, aussi impitoyable qu’aimante, son arc et son diadème rendaient compte de sa stature de femme toute aussi sauvage qu’immaculée. Apollon n’était pas l’opposé, mais bien plus enjoué, il n’était pas moins sage qu’il n’était curieux et insatiable de création. Dieu des arts et de la purification, il rejeta l’arc pour la lyre, par laquelle il communiquait son désir de perfection. Adulé et invoqué pour les guérisons plus humaines que naturelles, il reçut – de par sa mère – le pouvoir de parler aux hommes de par la Pythie installée à Delphes. Ils firent ainsi la sérénité de leur père, sous le regard étincelant de leur mère. Cette tâche fut, et est encore, leur plus grand accomplissement.

Leurs rôles les menèrent à s’éloigner l’un de l’autre, mais ils firent le serment de ne jamais s’oublier. Ce pacte fut entendu par l’univers qui fit de l’éclipse le sacre de cette union fraternelle, ainsi qu’un rendez-vous à ne jamais manquer.

*

Réécriture du mythe de la naissance d’Artémis et Apollon – Mademoiselle Louve – Juin 2014.

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