« Jusqu’ici tout va » – Traces et Résidus

Vu d’ici et là.

Aperçu de loin mais pas de trop près, sous peine de chocs.

Comme une anti-perle façonnée par des amas de restes d’une conquête visuelle, télévisuelle avant celle de l’espace…

C’est un œil géant, aveugle. Un iris océanique, la pupille délavée par une cataracte en débris. Un filtre poussiéreux de résidus en suspension entre le désir d’expansion, et la chute impossible de la gravité.

C’est un assombrissement de la clarté, une perte de couleur -du bleu au gris-, un brouillage des contrastes, une infection du relief et de la vie.

Plus le temps et la technologie révolutionnent, plus la perception est étouffée. Il y a dans ces traces de passages à vide, au plein, une déception d’avoir voulu voir et ne plus pouvoir rien regarder.

*

C’est quand même de l’arnaque cette histoire. On m’a mené en bateau, je vous le dis ! Enfin, en bateau, façon de parler. Plutôt une autre et nouvelle forme de vaisseau…

Participer au plus grand voyage de l’Humanité qu’on disait. « Partie intégrante de l’équipage, vous accéderez aux confins d’un univers que vous ne vous figurez pas encore. Motivé, esprit d’équipe et bloc d’une structure, vous participerez à l’évolution de la technologie de communication et de distribution d’un savoir sur les réseaux satellites planétaires… »

Quelle aventure ! Je voulais accéder aux étoiles, à la lune. Finalement, je suis qu’un bout d’antenne, un projecteur pour une planète qui se regarde elle-même. À peine éloigné de la stratosphère… Sympa le prisme cosmique ! Et après tout ça, qu’est-ce qui reste ? Je suis une épave qui flotte, coincée entre deux espaces, qui tombe lentement vers la case départ. Je suis à peine la preuve que ce chemin a été fait, je suis la pisse du chien sur l’arbre. Marque ultime de l’envahisseur. Je délimite le territoire conquis, et je le pollue.

*

L’urine spatiale s’est cristallisée au dessus du ciel, excréments des astronautes balancés aux confins de leurs hublots, et nous la prenons pour des étoiles qui pétilleraient dans nos yeux infiniment trop petits pour percevoir l’ampleur du reflet de la cuvette.

C’est une explosion au ralenti, une expansion de la destruction. Une si petite pieuvre mécanique géante qui grignote la macroscopique parcelle d’un univers inconnu.

On sait à peine respirer sous l’eau, et on a voulu regarder sans yeux. Se défaire de la pression de nos corps fragiles, de nos cerveaux pressurés, pressurisés.

C’est une inconscience de tout petits riens qu’on a laissé là, parce qu’on ne savait pas, qui maintenant nous le font savoir, et que l’on suit dans un ballet de 28 4440 km/h ; « Radars et Collisions » en traces majeures…

*

Bon d’accord, c’est assez sympa de voir le chemin parcouru, et puis de se retourner et de constater qu’il y a eu des avants et des après. Je veux dire, y a eu du monde après moi, des moins bien lotis, genre deux-trois boulons écroués là. Un gant qui s’occupe avec une brosse à dent. Et pis y a des pans entiers de murs qui prennent les vents magnétiques de face et qui se prennent, du coup, pour des voyageurs conquérants d’océans inconnus. Alors qu’on est juste des aimants, plantés là, ni trop près, ni franchement trop loin pour se faire une vue d’ensemble. Éparpillés.

Non je vous le dis, on nous a bien menti. On fait pas preuve de quoi que ce soit, tellement on est éprouvé de juste être là. Malgré notre pote, l’appareil photo Suni pour enregistrer le tout, qui finira dans un rien tellement grand, que je suis encore loin du compte de l’idée.

On était la première ligne, le premier front sacrifié pour que les vrais investissements puissent passer la bande pré-découpée pour leur taille à eux. Costard Cosmique sur mesure. Et outre-mesure pour les restes, les décharnés, les démembrés, les handicapés.

Joli cocon résiduel, n’est-ce pas ? Sérieux, le papillon quand la lumière se reflète sur ses ailes, ça m’éblouit un peu trop. Je brûle même plus souvent que lui. À vouloir me rapprocher du soleil.

Ah non, ça c’est l’autre. Moi c’est l’atmosphère, qui m’insère.

*

L’idée étant qu’une bougie produit de la lumière et de la chaleur, que pour cela, elle dévore l’oxygène environnant, consume la mèche dans la cire, qui maintient sa course. Mais une fois la cire fondue, la bougie se noie dans sa propre flaque, et s’éteint.

Y a-t-il dans les voyages, les courses, un oubli de ce qui se maintient autour de celui qui ne court pas, et qui accumule les casseroles à ses chevilles, jusqu’à ne plus pouvoir faire un mouvement ? Qui prend la boue dans les godasses, qui s’encrasse, la gadoue dans les yeux et la gorge inondée ?

Amalgame et agglomérat.

Laissé derrière, lacets défait. S’étrangle avec. Peu importe, les cris ne résonnent pas dans le vide.

Les ecchymoses décolorées de la galaxie ne souffrent qu’à peine des jets qu’elle reçoit, qui ne la dépasse même pas. Qu’elle digère avant le retour de la poussée, en direction des propulseurs handicapés.

*

Et la dernière, vous la connaissez ? Paraît qu’un système de récupération est en machination. Les éboueurs se déplacent, au-delà de la stratosphère. Je me sens poubelle municipale au fond du milieu rural… On y croirait presque, que ça nous parviendrait, le désir du beau et du bien faire. Moins déchetterie que désertée. Un jour ça sent tellement fort dans les ondes des consommateurs qu’il faut laver la ligne. Et tirer le poisson ailleurs.

Roh ça va ! Je suis pas aigri, je suis résigné et cynique. Résidu et cyclique. Révolution du déambulateur dont la sonde fait défaut.

Ma rage s’égare je crois, dans les méandres d’un espace qui n’a jamais été le mien. Ce qui est là je l’ai bien assiégé de mon magnétisme inversé. Rien ne m’approche mais rien ne me retient. Je flotte et mes idées se glacent, plus qu’à contempler ce qu’il ne se passe pas, ce qui ne se passe pas de moi tout en me passant dessus et dessous. Tu m’étonnes que je perd les boulons, que je perds pied d’ancrage…

L’éjection du petit bout en trop, qui ferait cliqueter ses dents de terreur, dans un univers sans air, ça fera pas grand bruit, ça vous réveillera pas la nuit. Mais maintenant, ce chez moi, c’est tout le temps la nuit, la vraie, celle où tout est gris et pas noir, gris du sale, du déchiqueté, de l’abandonné, des débris restés là. Parfois. Ce qui pourrait être à gauche, à droite, mais j’ai oublié l’orientation depuis longtemps, enfin longtemps, même le temps est courbe, et je tourne à peine en rond. Révolution, révolution… Bref, parfois je me sens mouvementé, et ce n’est rien, peut-être un résidu fantôme d’une ancienne poussée d’hydrazine, l’envie de voir plus loin, plus longtemps, plus…

Rien en fait. Plus le temps passe, plus je me rends compte de ce que je suis vraiment, un reste d’une erreur d’avoir cru que l’infini était mesurable, ou alors qu’on était coupable de rien si on avait un énorme dépotoir à sacrifier.

*

On multiplie les infinis dans des proportions exponentielles, que l’on s’écrie. Mais l’on ne croît que dans notre monde fini.

La bougie touche à sa limite. Malgré l’expansion de l’univers, l’étoile filante, rejoindra comme un leurre, un phare éphémère, le sol terrestre. Constantes fatales.

Les aiguilles ne transperceront pas la couche temporelle, tricotant le fil de nos calculs en des mailles toujours trop grandes pour nos bras empotés.

Résidu d’un rêve limité. Tissu d’une texture toujours trop encrée de nos plumes lyriques.

*

Je suis un cliché dans la chambre noire qui s’est pris pour un trou de verre ouvert sur tous les possibles. Mais je suis qu’un bout de papier, qui meurt en une infime seconde, dès que j’essaye de me développer. Trop de pression sur mes épaules. Je suis votre imaginaire, qui s’étale en vain. Et pourtant…

*

Il faut faire trace, il faut écrire et structurer une page, qu’elle soit atrocement blanche de l’ignorance ou ineffablement noire d’infinité des impossibles.

Il faut faire trace.

Poser la main sur la vitre embuée, et la laisser glisser. Reconnaître ses empreintes, ses lignes, et constater que cela tient. Que cela s’impose, que cela s’insère dans la matière.

Il faut faire trace, pour constater son propre résidu, son propre petit pas. Sa propre pensée qui laisse des mythes et des envies cristallisées dans un froid mortel et intemporel.

Il faut faire trace. Il faut faire trace. Il faut faire trace. Pour qu’il n’y ait plus aucun sens à chercher.

Il faut faire trace, pour effacer ce qui ne peut l’être. Recouvrir l’incommensurable.

Marquer et prouver son existence.

On a tracé,

et notre dessin est imparfait.

Mais il est.

*

Mademoiselle Louve pour l’appel à textes « Traces et Résidus » de la Revue Espace(s) n°13

*

Ci dessous, l’interview de Fatoumata Kébé (accompagnée d’A.Astier)
sur sa recherche concernant les débris artificiels (contractés par l’Homme) de l’espace.
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